Écriture

Éditions Gallimard, 2016
ISBN 978-2-07-013978-1
Numérique : Gallimard, Amazon.fr
Feuilleter

Marguerite Yourcenar
En 1939, l'Amérique commence à Bordeaux
Lettres à Emmanuel Boudot-Lamotte (1938 - 1980)
Édition établie, présentée et annotée par Élyane Dezon-Jones et Michèle Sarde


Cette correspondance adressée à Emmanuel Boudot-Lamotte compose un ensemble singulier en raison de son destinataire et de sa durée – tout autant que de sa fragmentation.
Peu connu du grand public, Emmanuel Boudot-Lamotte, dont nous ne possédons que les brouillons, est l’éditeur de Marguerite Yourcenar chez Gallimard – son principal interlocuteur – mais aussi un de ses amis. Grand voyageur, photographe, historien de l’art, il est aussi l’ami intime d’André Fraigneau, l’éditeur chez Grasset de Marguerite Yourcenar.
En 1939, la guerre vient d’éclater en Europe, en septembre. Marguerite Yourcenar part pour l’Amérique donner des conférences et rejoindre sa compagne, Grace Frick. Cet «exil» américain marque un tournant dans leurs échanges : les premières lettres constituent un journal des choses vues de l’Amérique, où l’auteur prend le pas sur l’amie, avant le silence des années de guerre.
Le dialogue est renoué en 1945. Éloignée de ce qui s’est déroulé en Europe, Marguerite Yourcenar n’en demeure pas moins attentive à la vie littéraire et au confort des infortunés. De nouveaux désirs d’ouvrages apparaissent : en tant que critique (L’Art français aux États-Unis), traducteur (Frederic Prokosch, Henry James, Edith Wharton, Negro Spirituals) et éditeur (elle conçoit un recueil de nouvelles américaines contemporaines).
Il nous faut, à la lumière de cette correspondance, réviser notre perception des premières années américaines de Marguerite Yourcenar : ce bouillonnement prolifique et intellectuel marque un temps et un lieu de transition entre les premières œuvres (Le Coup de grâce et Nouvelles orientales) et les grands textes à venir (Mémoires d'Hadrien, L’Œuvre au noir).
Quatrième de couverture

La correspondance entre un écrivain et son éditeur est la plupart du temps inconnue du public. Nous ne présentons pas ici les lettres de Marguerite Yourcenar à divers destinataires, comme dans l’édition de la correspondance générale, en cours de publication. Nous ne proposons pas non plus une correspondance croisée traditionnelle car nous ne possédons pas les réponses officielles d’Emmanuel Boudot-Lamotte mais seulement des fragments de ses brouillons. Curieusement, alors que Yourcenar conservait généralement les copies carbone des lettres qu’elle écrivait, il n’y avait jusque-¬là aucune trace de celles qu’elle avait envoyées à son éditeur et ami pendant les périodes d’avant et d’après-guerre.

La guerre : Lausanne – Paris – Bordeaux

« En octobre 1939, l’Amérique commence à Bordeaux. Un Bordeaux sombre et encombré, obscurci comme à plaisir, qui semble envier à Paris ses ténèbres, et, dans ce duel entre deux noirceurs, la Gironde l’emporte sur la Seine ». Ainsi commencent les « Lettres des États-Unis », feuillets inédits auxquels Marguerite Yourcenar elle-même a donné ce titre. Cette année 1939 avait débuté pour elle en Grèce où elle avait reçu les épreuves du Coup de grâce, son dernier ouvrage publié avant guerre : c’est en Eubée qu’elle avait passé les fêtes de Pâques, « loin de toutes les routes, à plus d’une demi-heure de barque du plus proche village. Les inquiétudes du monde y arrivaient amorties, mais y arrivaient quand même ». Comptant rejoindre Grace Frick, sa future compagne de vie, avec laquelle elle avait déjà passé dans le Nouveau Monde plusieurs mois en 1937¬1938, elle avait retenu un passage pour les États-Unis, sur le Nieuw Amsterdam dont le voyage inaugural devait se faire en septembre. Au printemps, elle arrive à Paris, ignorant qu’en juillet ce sera la dernière fois qu’elle verra Emmanuel Boudot-Lamotte avant la grande déflagration. « Les premières hostilités me furent annoncées ce matin-¬là par la radio d’un café de Sierre décrivant l’entrée des troupes hitlériennes en Pologne. Le même jour, traversant le lac Léman sur un paquebot à peu près vide, j’entendais tant du côté Savoie que du côté suisse, le tocsin sonner, annonçant la guerre ». Le 3 septembre, c’est à Lausanne dans un salon d’hôtel qu’elle entend la déclaration de guerre à l’Allemagne, de l’Angleterre d’abord, puis de la France. Le Nieuw Amsterdam retarde sine die son voyage. La jeune femme est confrontée à un dilemme : retourner en Grèce ou partir pour les États-Unis ? La démarche auprès du ministère de l’Information pour une mission en Grèce s’étant révélée vaine, elle prend la décision de se rendre à ses frais en Amérique du Nord. Et le 28 septembre, Yourcenar écrit à Emmanuel Boudot-Lamotte : « Je suis à Paris pour quelques jours à peine, m’apprêtant à partir pour les États- Unis pour y faire des conférences ». Le même jour, elle ajoute dans une autre missive : « Votre carte d’Athènes a été pour moi un des derniers plaisirs de l’avant-guerre. » Le 29 et le 30 septembre encore, elle multiplie les billets parisiens pour essayer de revoir son ami avant le grand voyage. Mais le 8 octobre, elle doit se résigner à lui écrire son au revoir : « Je suis désespérée de vous avoir ainsi manqué deux fois dans ce sombre Paris de guerre. […] Ce Paris menacé est charmant, et l’on regrette un peu de le quitter. » Dans « Commentaires sur soi-¬même », elle évoquera aussi « ce Paris où on allait errant dans la nuit sans lumière et dans les rues plus passantes, de la Madeleine à la Concorde, et de la Concorde à la place Vendôme, comme dans un décor romain gravé par Piranèse, non sans appréhender, avec un serrement de cœur, les ruines futures ».

Avant-propos
Élyane Dezon-Jones et Michèle Sarde

 

PRESSE

« Ces 90 lettres ne sont pas essentielles à la connaissance de Yourcenar, mais elles sont passionnantes par ce qu’elles nous apprennent d’une période peu connue de sa vie, par ce qu’elles nous donnent à voir de son intimité... Derrière son masque d’intellectuelle marmoréenne et impitoyable, on voit trembler l’image frêle d’une jeune femme amoureuse. Ces lettres humanisent Marguerite Yourcenar. »
Christophe Mercier, Les Lettres françaises, Lettres [aller à « Yourcenar, une jeune femme amoureuse »], décembre 2016
« Au fil des publications, la correspondance de Marguerite Yourcenar s’est révélée un monument du genre. D’une puissance d’évocation qui n’a d’égale que sa lucidité, l’écrivaine offre une exceptionnelle qualité de présence à ses correspondants. Retrouvées récemment, les lettres à Emmanuel Boudot-Lamotte, qui fut avant-guerre son premier éditeur chez Gallimard, en témoignent à leur tour ».
Bertrand Leclair, Le Monde des Livres, Livres en bref [allez à « Correspondance. Présence de Yourcenar »], 16 décembre 2016
« Gallimard publie la correspondance entre l’auteur des Mémoires d’Hadrien et son éditeur de 1938 à 1980. Les liens se tissent peu à peu, une amitié naît, alors que la guerre vient d’éclater. »
« En 1939, l’Amérique commence à Bordeaux : naissance de Marguerite Yourcenar... Une correspondance singulière entre l’auteur des Mémoires d’Hadrien et son éditeur Emmanuel Boudot-Lamotte, de 1938 à 1980. »